mercredi 8 juin 2011

SAPIOSEXUAL






-      Ne vous êtes-vous jamais sentie inadaptée au monde? Me demanda t-il soudainement en chuchotant presque, ne voulant pas se faire entendre des autres.

C’était une bien charmante question et ma réponse l’aurait tuée. J’ai répondu que non pour ne pas en parler d’avantage. Si cela avait été véridique, c’aurait voulu dire que je suis charismatique, que j’ai la capacité de porter ma concentration sur la même chose plus de dix minutes, que je peux continuer à aimer une chose pour laquelle je suis payée, que je ne suis pas une enfant gâtée sans intérêt pour le futur et les ambitions, qu’en tant que femme je suis une pétasse, une intellectuelle complexée ou une femme d’affaire, que j’aime cette horrible musique que l’on nous passe dans les bars, que la vulgarité est une chose que je ne remarque pas. Que j’aurais en vérité, répondu oui, parce que j’aurais alors aimé écouter les gens, et leur faire part de ma pseudo profondeur en échange.

Il ne me connaissait que depuis quelques heures, mais il savait sans doute déjà que ce n’étaient pas mes faits. Enfin, je n’en ai aucune idée, d’après tout, il aurait sans doute voulu que je réponde oui, ce qui aurait en fait voulu dire que je suis parfaitement adaptée au monde, et apte à donner ma part dans la société, il aurait ainsi pu finir dans mon lit, grâce à nos deux esprits simples. Il aurait alors été, tout aussi adapté que moi. Que moi si j’avais répondu que oui. Que oui, je me suis parfois sentie inadaptée au monde. Quelle triste ironie.

En fait, c’était une question piège.

J’aurais peut-être du répondre oui. D’après tout c’aurait été la vérité. Mais mon habitude au mensonge et ma haine de la conversation sont bien que trop profondément ancrées dans mon âme. Je ne vais pas me le cacher, l’esthétisme que la société prône est bien éloigné du mien. Et moi qui me disais superficielle.
Mais je suis superficielle, la beauté physique est selon moi qu’un reflet de l’intelligence et du raffinement de l’esprit, de la discipline intellectuelle sous toutes ses formes. Un individu de ce genre ne peut qu’être beau, qu’avoir bon goût, qu’être attirant. D’une façon différente, sans doute, qui dégoûte les simples d’esprits, obnubilés par les stéréotypes de l’opinion publique. Les artifices vulgaires, le clinquant des parvenus, ce qui brille. Comme ce qui scintillait, ce qui attire l’attention était le beau. Quel monde simple serait que celui-ci, aussi simple que l’esprit des adaptés.

Mais que suis-je devant une armée de clichés? Rien. Me voilà donc marginale. J’ai répondu que non. C’était une charmante question, je ne le dirai jamais assez. Peut-être suis-je bien naïve d’espérer qu’elle fut posée de façon désintéressée, qu’elle fut posée parce qu’il se sentait simplement seul, et qu’il a perçût en moi la même solitude. Si c’est le cas, il aura sans doute compris le raisonnement derrière mon « non » mensonger…

Et peut-être me retrouvera t-il. 


"Les hommes qui ont tant de choses à exprimer en de belles oeuvres longtemps rêvées professent un certain mépris pour la conversation, commerce où l'esprit s'amoindrit en se moyennant"
Balzac, illusions perdues

5 commentaires:

artur a dit…

À priori, je dirais que personne n’est réellement totalement adapté au monde ou à la société. Ou plutôt chacun l’est, mais qu’imparfaitement, à sa propre manière. Souligner que quelqu’un n’est pas adapté ferait plutôt ressortir une question de conformité, et dans un tel cas la non-conformité sera un avantage.


C’est une drôle de question que tu t’es fait poser là, mais qu’as-tu fait ou dit? Personnellement, je ne me le suis jamais fait demander, il doit sans doute être apparent que je suis adapté d’un drôle de manière et cela suffit à satisfaire le peu de curiosité de la plupart des gens. Rares ont été les occasions où j’aurai pu poser la question moi-même et dans ces cas j’avais sans doute des choses plus pertinentes à demander.

petite bourgeoise a dit…

À l'exception de quelques caprices par lesquels ils se sentent comme de grandes exceptions, je dirais que les gens sont en général très adaptés à la société qui est à leur image, moi y comprise. Se sentir inadapté au monde ne veut pas dire qu’on l’est.

J’ai simplement répondu que non.

artur a dit…

À quoi t'intéresses-tu lorsque t'essaie de connaître un inconnu?

petite bourgeoise a dit…

L'apparence physique fait toute la différence. Le langage non verbal, peut-être.

artur a dit…

Cette histoire d'adaptation est revenue s'insérer dans mon fil de pensées... tu veux la version entière ou abrégée?