mercredi 2 novembre 2011

No one sleeps when I'm awake





« J’ai naturellement l’âme tranquille et le cœur froid. Je suis de ces hommes qu’on croit bien injurier en disant qu’ils ne sentent rien ; C’est-à-dire, qu’ils n’ont point de passion qui les détourne de suivre le vrai guide de l’homme. Peu sensible au plaisir et à la douleur, je n’éprouve même que très faiblement ce sentiment d’intérêt et d’humanité qui nous approprie les affections d’autrui. Si j’ai de la peine à voir souffrir les gens de bien, la pitié n’y entre pour rien, car je n’en ai point à voir souffrir les méchants. Mon seul principe actif est le goût naturel de l’ordre, et le concours bien combiné du jeu de la fortune et des actions des hommes me plait exactement comme une belle symétrie dans un tableau, ou comme une pièce bien conduite au théâtre.  Si j’ai quelque passion dominante c’est celle de l’observation : J’aime lire dans les cœurs des hommes ; comme le mien me fait peu d’illusion, que j’observe de sang-froid et sans intérêt, et qu’une longue expérience m’a donné de la sagacité, je ne me trompe guère dans mes jugements ; aussi c’est là toute récompense de l’amour-propre dans mes études continuelles ; car je n’aime point à faire un rôle, mais seulement à voir jouer les autres : La société m’est agréable pour la contempler, non pour en faire partie. Si je pouvais changer la nature de mon être et devenir un œil vivant, je ferais volontiers cet échange. Ainsi mon indifférence pour les hommes ne me rend point indépendant d’eux, sans me soucier d’en être vu j’ai besoin de les voir, et sans m’être chers ils me sont nécessaires. »

Rousseau, La Nouvelle Héloïse



2 commentaires:

David Hébert a dit…

Comme un fantôme ce cher Jean-Jacques...

Cédric a dit…

J'ai lu : "une jeune femme qui s'ennuie"
J'écris : "c'est résolu, je suis là"