vendredi 21 septembre 2012

Sweet Dreams









« N’y a-t-il pas une chose pour laquelle vous soyez douée? »

Peut-être analysais-je un peu trop la question, essayant plus de m’aider par une réponse sincère que de satisfaire sa curiosité hypocrite.

Haussement d’épaules. Le fait est que je ne sais pas.

Ah! J’oubliais; ce n’est peut-être pas une aptitude particulière, mais j’ai une imagination débordante. Cela m’était sorti de l’esprit parce qu’aujourd’hui, cette extravagance ne me sert plus vraiment et je n’ai donc plus aucune raison de la mettre en pratique. Il y eut cependant une époque à laquelle j’ai su vivre de mes fantasmes. Peut-être n’étais-je pas digne de ce que je désirais, mes qualités étant superficielles et mes défauts importants, mais ces détails de la réalité n’étaient rien comparés aux univers parallèles que mon imagination pouvait créer; je savais parer de rêves ma haine de la réalité, la rendant supportable. Mais j'ignorais alors que cette prédisposition avantageuse était une forme d’opium à laquelle l’esprit s’habitue. Après mes abus, l’ivresse ne fut plus jamais la même, devenant aussi fade que le monde.

J’imagine que tous les dons ont leurs limites, la dose d’imagination dont j’ai aujourd’hui besoin est trop grande pour que je puisse me l’administrer seule et je n’arrive plus à concevoir un rêve pouvant raviver l’extase d’autres fois. L’espoir perd toute son utilité; il n’y a plus rien que je sache désirer.

Cette chose pour laquelle je suis douée n’est peut-être plus assez puissante pour être à mon service, mais s’il m’en laisse la chance, peut-être saurais-je la mettre au sien. Qui sait, je pourrais possiblement ranimer la vigueur de mon talent terni et m’apaiser pendant encore quelque temps. S’il refuse mon aide par contre, je me demande bien ce qui me retiendra ici. Le risque de partir en vaudra-t-il la peine, lorsque le vide aura atteint son apogée?

« Dispensée de contrepoids intérieurs inclinant à la tempérance, Liberté n’avait pas la capacité d’être tiède. Elle aurait bien aimé puiser dans des ressources de médiocrité, se découvrir enfin apte au compromis; mais sa nature lui refusait ce repos, la condamnait à l’inconfort d’être elle-même »
Alexandre Jardin, Mademoiselle Liberté 








jeudi 13 septembre 2012

A Spineless Laugh






« L’inconnu ne put s’empêcher de sourire en faisant un geste négatif.
-       Votre père vous a-t-il trop vivement reproché d’être venu au monde, ou bien êtes-vous déshonoré ?
-       Si je voulais me déshonorer, je vivrais.
-       Avez-vous été sifflé aux Funambules, ou vous trouvez-vous obligé de composer des flonflons pour payer le convoi de votre maîtresse ? N’auriez-vous pas la maladie de l’or ? Voulez-vous détrôner l’ennui ? Enfin, quelle erreur vous engage à mourir ?
-       Ne cherchez pas le principe de ma mort dans les raisons vulgaires qui commandent la plupart des suicides. Pour me dispenser de vous dévoiler des souffrances inouïes et qu’il est difficile d’exprimer en langage humain, je vous dirais que je suis dans la plus profonde, la plus ignoble, la plus perçante de toutes les misères. Et, ajouta-t-il d’un ton de voix dont la fierté sauvage démentait ses paroles précédentes, je ne veux mendier ni secours ni consolations. »
Balzac, La Peau de Chagrin





dimanche 5 août 2012







Les plis des pantalons mal repassés se cassant disgracieusement sur les chaussures des hommes, les ongles vernis s’écaillant, les lèvres sèches, la peau abîmée par le soleil. Une chemise tachée de sang et les doigts de nicotine. Des mains qui auraient pu être délicates si elles avaient eu la chance d’être oisives. Des détails trop difficiles à entretenir pour un individu négligé et indiscipliné, je suppose. Grâce à de charmantes images calculées ainsi qu’à de précieux artifices, il m’arrive, heureusement, d’oublier que le corps est un piètre organisme en pleine évolution, influencé par des évènements engendrant des déséquilibres esthétiques tous aussi dégoutants les uns que les autres. Je tuerais volontiers tout de mon corps pour n’en laisser au monde que la jolie carcasse aseptisée.

Le fait d’être coincée sur cet astre en compagnie de milliards de versions désordonnées, dissipées et débraillées de moi-même me rappelle la fausseté de ma situation embellie par des parures éphémères et instables. Ces circonstances provoquent un grand nombre d’émotions, mais je ne sais en accepter qu’une seule. Je suis une machine à haine.

« And if the dam breaks open many years too soon,
And if there is no room upon the hill,
And if your head explodes with dark forebodings too,
I'll see you on the dark side of the moon. »
Pink Floyd, Brain Damage






vendredi 27 juillet 2012

Shaking the disease







À ce moment, le plus cruel de tous les abaissements résidait dans l’acceptation de cette invitation mesquine et calculée. C’était le mélange fatidique entre Monsieur l’Horloger et le Rêve Chimérique, suscitant des émotions plus profondes que nécessaire, une menace pour toute discipline superficielle et fragile dissimulant un chaos extravagant. Un refus n’aurait fait que confirmer ma faiblesse, ma peur de perdre à ce jeu de Sa propre invention, et je préférais m’y rendre pour me retirer au moment tragique, aussi dignement que possible.

Malgré le temps nous ayant séparés, il m’était inconcevable qu’un souvenir tel que celui-ci fût embrumé par les années, et bien que je m’efforce d’entretenir des doutes à tous les sujets, j’étais persuadée que sa sombre présence me poignarderait d’envies, pour me laisser sanglante d’abandon. Le prix de sa victoire. Tremblante et certaine de ma chute, je m’y suis rendue, mes intentions de résistance se flétrissant à chacun de mes pas. Une impression indéniable m’a alors atteinte brutalement, stimulée par mes craintes, perturbant les règles si difficilement construites que je m’étais imposées ; j’avais oublié l’ennui. Un oubli propre à un éveil, après lequel on désire ardemment retrouver l’idée d’un rêve dont on perd rapidement la notion, impuissant. Avant que je ne puisse songer à les retenir, les lois maintenant en moi un ordre chancelant et lourd s’étaient envolées, laissant place à une légèreté délicieuse. Que pouvais-je bien faire de cette maîtrise méthodique et de ce contrôle maladif assujettissant jusqu’aux moindres détails de mes expressions? Je ne me souvenais plus. L’idée de ma défaite et de mes faiblesses s’est alors transformée en désir d’abandon, cette fois-ci accepté. J’allais capituler avec plaisir.

Peut-être n’ai-je pas senti mon âme, mon corps et mon esprit évoluer, ils étaient, de toutes évidences, engourdis par l’ennui et je ne les stimulais que rarement par des tortures nécessaires. À chaque fois, je les retrouvais dans un état identique ; plus petits, faibles et restreints que les siens, suivant mes impressions. Ou peut-être était-ce Lui, une chute inévitable, dont les blessures l’auraient laissé perdu et condamné. Moi qui autrefois n’osais pas le regarder, qui le croyais invincible et inaccessible.

Comme j’ai ri, lorsqu’une fois devant lui, une forme inexplicable de gravité a ramené sur moi l’ennui, écrasant les délices auxquels j’aspirais depuis seulement quelques heures, si naïvement. Cette douleur familière, accentuée par l’ennui fraîchement retombé m’a alors permis de me sentir et de me comparer, gracieuseté d'un instant de lucidité. L’abandon était une bien douce idée, mais le fait est que cet homme est aussi écrasable que les autres. Sa présence n’a plus rien de sombre, ses manières ne m’intimident plus et son visage, qui à une autre époque était indéchiffrable, ne me fait même plus peur. Et dire que je ne voulais pas de cette victoire. 

« I knew that I had come face to face with someone whose mere personality was so fascinating that, if I allowed it to do so, it would absorb my whole nature, my whole soul, my very art itself. »

Oscar Wilde, le Portrait de Dorian Gray






vendredi 15 juin 2012

Échange de mélancolies






Maintenant qu’il est guéri, il n’aura plus besoin de moi. Le voilà prêt à être intégré au monde qu’il m’avait dit un jour ne pas vouloir connaître. Si ma douleur est calme et constante, son mal-être était aigu, profond et chaotique. Nous avions quelques cicatrices communes, laissées par les conséquences de l’incompréhension de nos proches à l’époque de leur pouvoir absolu, et c’est pourquoi l’incurabilité était, en ce qui le concernait, mon diagnostic final.

L’échange d’obscurités était une chose à laquelle jamais je ne m’étais adonnée, et le contraste entre les nôtres était des plus intéressant. Il s’étonnait de voir la mienne contrôlée avec discipline tandis qu’il ne tirait de la sienne que des extrêmes tumultueux, le poussant à d'affligeants accès de folie. Jamais, à cette époque, n’aurait-il su camoufler son regard gris cerné de noir comme je le fais tous les jours. Encore aujourd’hui, je ne sais pas si nos noirceurs sont comparables; son esprit était malade et endommagé, tandis que j'étais dans mon état normal et naturel, depuis longtemps assumé.

Jamais je n’aurais cru prendre goût à un tel commerce, et si j’avais su que son âme se désintoxiquerait un jour, peut-être ne l’aurais-je jamais aidé, par simple égoïsme humain, je suppose. Il a trouvé son issue et s’y est engagé, sa mélancolie s’est dissipée et n’accompagne plus la mienne. Maintenant qu’il est guéri, je regagne les désirs d’exil desquels il m’avait détournée. 

« Oui, se dit-il en souriant, c’était charmant, tout à fait charmant, mais une fois éveillé, ces choses là, on ne sait plus les raconter, on n’en a même plus la notion exacte. »
Tolstoï, Anna Karénine





vendredi 1 juin 2012

Souvenirs d'insomnies diurnes







Je dois sans doute être invincible puisqu’à l’heure qu’il est, toutes mes plaies guérissent et je n’ai même pas frôlé la mort. Ce soulagement physique a souvent été d’un certain réconfort, un espoir, tout aussi ridicule qu’une telle chose puisse être. Mon corps semble avoir un don pour la cicatrisation rapide, peut-être pourrais-je développer le même talent à d’autres niveaux.

La douleur physique est définitivement surestimée. Un corps des moins robustes sachant se charger de tout, l’inconfort est plus superficiel que je ne pourrais l’être. Sans doute est-ce une façon étrange de se sentir vivre, dû à un processus de guérison engendrant toutes sortes de sensations, mais elle semble bien naturelle à un organisme habituellement engourdi. L’espérance chimérique réside dans la convalescence ; peut-être cette situation saura éclairer mon esprit comme elle a éclairé mon corps dans l’attente que le rebalancement des douleurs mène à leur équilibre.

L’harmonie au sein de mes afflictions a beaucoup plus de valeur que mon actuelle invincibilité. Elle représente la solution au labyrinthe de mes idées décousues ; si j’en trouve la sortie, je pourrai ne pas la prendre de mon plein gré, me perdre sera alors une chose beaucoup plus audacieuse et cynique qu’elle ne l’est actuellement.

« Le bon sens, opposé à ces notions, déclarai-je à mon ami non sans quelque chaleur, n’est qu’une méprisable et pitoyable absence d’imagination »
Howard Philip Lovecraft, the Outsider







mercredi 16 mai 2012

Spectre of the Gun






« Riches ou pauvres, ils n’ont jamais d’argent pour les nécessités de la vie, tandis qu’ils en trouvent toujours pour leurs caprices. Prodigues de tout ce qui s’obtient à crédit, ils sont avares de tout ce qui se paye à l’instant même, et semblent se venger de ce qu’ils n’ont pas, en dissipant tout ce qu’ils peuvent avoir. »

Balzac, le Père Goriot




mercredi 9 mai 2012

Caught in a landslide







L’incompatibilité de ma nature avec la réalité n’est pas ce qui convient le mieux aux ambitions prétentieuses qu’il me propose. Sa colère me semble légitime, car pour les êtres de son espèce, il ne s’agit que d’un simple choix ; l’effort ou la facilité, la discipline ou l’oisiveté, l’ordre ou le chaos. Mon incompréhension face à ce dilemme dépasse de loin ce qu’il considère comme une incapacité de prise de décision.

La soif de réalité des individus de ce genre est une chose bien curieuse; ils sont parfaitement instruits de l’aspect routinier de celle-ci, de ses caractéristiques médiocres ou moyennes et de l’ennui qui lui est propre. Malgré ces détails meurtrissant la fantaisie, ils y cherchent un accomplissement particulier et indécodable à mes yeux. Si j’avais la chance de trouver une faille à la réalité, je m’y laisserais tomber avec plaisir, oubliant ma peur naturelle de l’inconnu. C’est sans doute ce scénario stimulant l’imagination qui occupait mon esprit lors de ses nombreuses explications au sujet du bonheur et des objectifs ultimes que l’on se doit de se fixer afin d’entretenir des idées saines. Qu’il ne se méprenne pas, mes bonnes intentions ont longuement été présentes, mais à défaut de remède, l’abstraction du futur était le seul analgésique à ma disposition. Par ce fait, je ne sais qu’entretenir sa colère et sa déception.

« Je n’attends pas beaucoup de plaisir de la vie qui s’ouvre devant moi, mais elle m’en procurera sans doute suffisamment pour vivre au jour le jour, si je sais discipliner mon esprit et exercer mes talents comme je le dois. »
Charlotte Brontë, Jane Eyre




mardi 10 avril 2012

Deepest inquisitions








Les limites de l’utilitaire que l’on m’impose sont bien restreintes et je ne comprends pas ce qu’elles viennent faire dans la recherche d’esthétisme demandée. L’utile et le nécessaire ne pouvant être réinventés que par de nouveaux besoins, on ne peut me demander un travail de création sans s’entremêler dans les contradictions. Je n’ai pas envie de mentir au sujet de nouvelles nécessités, nous en avons suffisamment et les idées commencent à me manquer. Plusieurs de ces indispensabilités sont inventées de toutes pièces, construites pour justifier le superflu et les plaisirs, mais le superflu ne devrait pas avoir à se justifier par des besoins ridicules. Il est l’unique voie menant aux multitudes de possibilités et aux nombreuses pièces devant être assemblées afin de créer la beauté et la rareté que l’on me demande. Le superflu est l’issue menant aux alternatives; je peux le réfléchir, l’accorder à différents thèmes, le maquiller d’idées confuses que je ne peux concrétiser que par lui. Il mène, si l’on ne s’y perd pas, à l’équilibre et à l’esthétisme ou encore à une beauté subjective, mais jamais à l’essentiel. Ce ne devrait pas être un problème vraiment, la nature humaine ne m’amuse pas non plus et je suis disposée à en masquer plusieurs facettes, mais déguiser l'essence d'une de ses rares beautés est tragique, à mes yeux.

« I.D.I.C : Infinite Diversity in Infinite Combinations. Symbolizing the elements that create truth and beauty. »
Mr Spock, The infinite vulcan, Star Trek: The animated series





mardi 20 mars 2012

Ordre et chaos







C’est une vie bien aisée qu’il mène. Ses principes moraux sont en accord avec ceux de son entourage et sa tête est aussi ordonnée qu’une machinerie complexe. L’agencement de ses idées avec les valeurs à la mode est admirable et son corps sans faiblesse est le reflet exact de l’équilibre de son esprit, dit-il.

Son besoin de débattre doit être assez faible, puisque de toutes les chances qu’il possède, la compréhension d’autrui est la plus imposante. Pour cette raison, peut-être ai je tenu pour acquis trop rapidement que son appétit pour la guerre serait minime. Il a fait preuve du contraire, prenant l’allure d’un guerrier à l’écoute de quelques idées chaotiques, ne s’accordant même pas entre elles.

Cela en vaut-il la peine? De quel ordre est l’importance des pensées d’une seule personne, quand on a le monde avec soit? Elle ne menace rien et sa défaite est absolue, peu importe les superficialités qui peuvent la camoufler. Bien que ses philosophies de bien et de mal aient pour moi autant de sens que l’envers et l’endroit dans un lieu dépourvu de gravité, mon argumentation ne m’aurait qu’enfoncée dans ma défaite rendant le tout plus violent que nécessaire. Comment peut-on pratiquer l’art de la rhétorique dans un langage inconnu?

La peur d’un individu disant connaître les vérités face à une lunatique incapable d’exprimer clairement une idée est une de ces nombreuses choses que je ne comprends pas.

« Because I’m easy come, easy go, little high, little low. Anyway de wind blows doesn’t really matter, to me. »
Queen, Bohemian Rhapsody





vendredi 9 mars 2012

I wish I cared about the things you care about, but I don't.







C’est une chose bien drôle, du moins de façon cynique, que leur sacrifice ait été prévu selon une avancée stratégique n'avantageant qu’un seul individu de la société, soit le plus privilégié des privilégiés. Et encore, ce dernier était-il si fortuné? N’étant pas l’arbitre de cette guerre, il ne pouvait pas savoir en quoi sa victoire consisterait.

Le plus privilégié des privilégiés devait payer ses avantages de quelques obligations. Si ceux aux tragiques destins recevaient des ordres, il accomplissait son devoir machinalement lorsqu’il se faisait sentir, sans avoir besoin d’indications quelconques. Il n’était pas le commandant de la bataille et pourtant il en était le centre ; tout avait été construit selon ses goûts et ce qui pouvait sembler être son propre intérêt.

Ne sachant pas vivre autrement et étant totalement incapable de compatir avec les membres de son équipe, il n’avait aucune pensée héroïque pouvant mener à une conspiration quelconque qui aurait peut-être permis de mettre fin à ce jeu qui n’amusait plus personne. Il buvait chaque soir à sa propre perte ainsi qu’à l’effondrement de ce que l’on avait bâtit selon ce qui était considéré comme ses ambitions, souhaitant une erreur stratégique et un carnage incroyable.

« Une conspiration anéantit tous les titres donnés par les caprices sociaux. Là, un homme prend d’emblée le rang que lui assigne sa manière d’envisager la mort, l’esprit lui-même perd de son empire. »
Stendhal, le rouge et le noir




jeudi 1 mars 2012

Last night last hypocrisy






« Cher, me disait-il le soir en se remémorant les évènements de cette journée, je me demandais à ce moment qui de nous deux était le plus lâche : de lui qui m’embrassait que pour m’humilier aussitôt après, ou de moi qui le méprisais, lui et sa joue, et qui baisais cependant cette joue alors que j’aurais pu me détourner… Pouah ! »

Dostoïevski, les possédés