vendredi 15 juin 2012

Échange de mélancolies






Maintenant qu’il est guéri, il n’aura plus besoin de moi. Le voilà prêt à être intégré au monde qu’il m’avait dit un jour ne pas vouloir connaître. Si ma douleur est calme et constante, son mal-être était aigu, profond et chaotique. Nous avions quelques cicatrices communes, laissées par les conséquences de l’incompréhension de nos proches à l’époque de leur pouvoir absolu, et c’est pourquoi l’incurabilité était, en ce qui le concernait, mon diagnostic final.

L’échange d’obscurités était une chose à laquelle jamais je ne m’étais adonnée, et le contraste entre les nôtres était des plus intéressant. Il s’étonnait de voir la mienne contrôlée avec discipline tandis qu’il ne tirait de la sienne que des extrêmes tumultueux, le poussant à d'affligeants accès de folie. Jamais, à cette époque, n’aurait-il su camoufler son regard gris cerné de noir comme je le fais tous les jours. Encore aujourd’hui, je ne sais pas si nos noirceurs sont comparables; son esprit était malade et endommagé, tandis que j'étais dans mon état normal et naturel, depuis longtemps assumé.

Jamais je n’aurais cru prendre goût à un tel commerce, et si j’avais su que son âme se désintoxiquerait un jour, peut-être ne l’aurais-je jamais aidé, par simple égoïsme humain, je suppose. Il a trouvé son issue et s’y est engagé, sa mélancolie s’est dissipée et n’accompagne plus la mienne. Maintenant qu’il est guéri, je regagne les désirs d’exil desquels il m’avait détournée. 

« Oui, se dit-il en souriant, c’était charmant, tout à fait charmant, mais une fois éveillé, ces choses là, on ne sait plus les raconter, on n’en a même plus la notion exacte. »
Tolstoï, Anna Karénine





vendredi 1 juin 2012

Souvenirs d'insomnies diurnes







Je dois sans doute être invincible puisqu’à l’heure qu’il est, toutes mes plaies guérissent et je n’ai même pas frôlé la mort. Ce soulagement physique a souvent été d’un certain réconfort, un espoir, tout aussi ridicule qu’une telle chose puisse être. Mon corps semble avoir un don pour la cicatrisation rapide, peut-être pourrais-je développer le même talent à d’autres niveaux.

La douleur physique est définitivement surestimée. Un corps des moins robustes sachant se charger de tout, l’inconfort est plus superficiel que je ne pourrais l’être. Sans doute est-ce une façon étrange de se sentir vivre, dû à un processus de guérison engendrant toutes sortes de sensations, mais elle semble bien naturelle à un organisme habituellement engourdi. L’espérance chimérique réside dans la convalescence ; peut-être cette situation saura éclairer mon esprit comme elle a éclairé mon corps dans l’attente que le rebalancement des douleurs mène à leur équilibre.

L’harmonie au sein de mes afflictions a beaucoup plus de valeur que mon actuelle invincibilité. Elle représente la solution au labyrinthe de mes idées décousues ; si j’en trouve la sortie, je pourrai ne pas la prendre de mon plein gré, me perdre sera alors une chose beaucoup plus audacieuse et cynique qu’elle ne l’est actuellement.

« Le bon sens, opposé à ces notions, déclarai-je à mon ami non sans quelque chaleur, n’est qu’une méprisable et pitoyable absence d’imagination »
Howard Philip Lovecraft, the Outsider