lundi 21 octobre 2013

Incohérences Maladives






C’est un paradoxe bien disgracieux que d’être un être hypersensible apparemment fait pour l’amour. Je ne saurais dire si je suis dégoutée ou jalouse de mes semblables, ayant du talent pour les compromis et indulgents envers tout ce qui n’est pas perfection. Comment leurs cœurs peuvent-ils être si dociles? Le mien est des plus capricieux.

Si l’amour en moi bout ardemment, pressé de s’abandonner à quelqu’un, la place disponible dans mon cœur est rationnée, calculée pour seulement une personne. Fantaisiste et agressif, mon cœur refuse ses inclinaisons aux plus charmantes âmes, n’ayant pour elles qu’une haine furieuse ainsi que des jugements mesquins et injustes que je ne sais contrôler. Fatiguée de ses accès, je rassemble souvent toute la logique que j’ai en moi afin de lui faire entendre raison, mais il ne semble pas comprendre que nos chances de tomber sur un être doté de la combinaison parfaite des qualités sont faibles, voire inexistantes.

Incapable de me concentrer sur autre chose que la douleur qu’il m’occasionne, il fait de moi un être lunatique, colérique et égoïste, ne laissant jamais mon esprit se reposer sur des conversations légères et des idées gaies. Abîmé par ses nombreuses insatisfactions, il m’isole avec lui du monde où il pourrait avoir à en subir d’autres, m’enfermant dans une solitude sans issue. Je ne cesse de le prier de changer, de faire les compromis que tous les cœurs doivent faire, mais son entêtement et ses caprices accaparent chaque jour un peu plus l’énergie que je réserve à de plus importantes fonctions physiques. S’il ne me libère pas bientôt de ses incohérences maladives, je crois que je devrai l’arracher.

« (…) Car c'est une loi des bonnes natures : on s'attache à ce qu'on a supporté, on tient à ce qui vous a coûté beaucoup. Les grands cœurs aiment le sacrifice, cela est bien heureux pour les cœurs étroits. Il y a des uns et des autres, et en apparence les derniers vivent aux dépens des premiers. Mais, en réalité, ceux qui donnent et pardonnent connaissent les plus hautes jouissances, car c'est avec eux que se plaisent les génies et les fées, esprits absolument libres dans leur manière de voir, qui fuient les personnes enchantées d'elles-mêmes et ne se montrent qu'aux yeux agrandis par l'enthousiasme et le dévouement.»

George Sand, le Château de Pictordu





mercredi 14 août 2013

Amertume du Passé









L’impartialité de la pensée n’entre en compte que lorsqu'un jugement est posé avec désinvolture; la culture de l’ennui, dans cette optique, est une chose bien bénéfique. Il n’en reste pas moins que les faits sont ici assurément dénaturés par mon imagination, et encore, comment puis-je, dans cet état, me fier à mes propres idées? Peut-être n’essayé-je que de tranquilliser mon égo en me rassurant; mon objectivité habituelle pourrait très bien être malade. J’ose espérer que ma raison n’est embrumée que passagèrement et que je conserve assez de lucidité pour en découvrir la cause.

Mais à vrai dire, je ne crois pas qu’une dose si importante de clairvoyance soit nécessaire dans ce cas. N’est-ce pas la première preuve de ma démence? Non. J’avais établi cette hypothèse en guise de prévision, bien avant que cette histoire ne m’atteigne et selon cette dernière, l’espoir est la cause de ce dérèglement fâcheux. Or, l’espoir ne me sert habituellement à rien; les concepts les plus improbables et excentriques conçus par mon imagination fertile sont encore bien loin d’être satisfaisants. Dans chaque nouvelle création de mon esprit se loge un problème insurmontable, et comparé à mon talent imaginatif, que peut bien valoir la très restreinte réalité? Là réside un problème d’un tout nouvel ordre, l’espoir prend ici une ampleur éthérée. Et si, justement, le contact concret de la réalité était plus assouvissant que n’importe quel rêve chimérique? L’authentique réalité est peut-être le plus irréel de tous les desseins. Après tout, il est le seul que je n’arrive pas à imaginer.

«Dans un état maladif, les rêves se distinguent souvent par un relief, une intensité extraordinaires et par une extrême ressemblance avec la réalité. Il arrive que le tableau qui se compose ainsi soit monstrueux, mais le cadre et tout le processus de représentation sont alors à ce point vraisemblables et les détails si subtils, si inattendus, en même temps qu'ils correspondent si artistement à l'ensemble du tableau, que le rêveur lui-même serait bien incapable de les inventer à l'état de veille., fût-il un artiste comme Pouchkine ou Tourgueniev. Ces rêves, ces rêves maladifs laissent toujours un souvenir durable, et agissent fortement sur un organisme ébranlé et déjà surexcité.» 

Dostoïevski, Crime et Châtiment




lundi 22 avril 2013

Extrait de pensées






Nous, les êtres lâches et vils attachés à la vie par un confort minime plus insuffisant chaque jour, nécessitons un état de désespoir des plus avancés pour accomplir quoi que ce soit. Si une telle humiliation n’est pas suffisante, je me demande quelle autre torture j’aurai à endurer avant de savoir quitter ce monde dignement



« (…) Mais est-ce que cette insulte à l'existence, ce démenti où on la plonge vient de ce qu'elle n'a point de sens? Est-ce que son absurdité mérite qu'on lui échappe, par l'espoir ou le suicide, voilà ce qu'il faut mettre à jour, poursuivre et illustrer en écartant tout le reste. »
Albert Camus, le Mythe de Sisyphe