mercredi 14 août 2013

Amertume du Passé









L’impartialité de la pensée n’entre en compte que lorsqu'un jugement est posé avec désinvolture; la culture de l’ennui, dans cette optique, est une chose bien bénéfique. Il n’en reste pas moins que les faits sont ici assurément dénaturés par mon imagination, et encore, comment puis-je, dans cet état, me fier à mes propres idées? Peut-être n’essayé-je que de tranquilliser mon égo en me rassurant; mon objectivité habituelle pourrait très bien être malade. J’ose espérer que ma raison n’est embrumée que passagèrement et que je conserve assez de lucidité pour en découvrir la cause.

Mais à vrai dire, je ne crois pas qu’une dose si importante de clairvoyance soit nécessaire dans ce cas. N’est-ce pas la première preuve de ma démence? Non. J’avais établi cette hypothèse en guise de prévision, bien avant que cette histoire ne m’atteigne et selon cette dernière, l’espoir est la cause de ce dérèglement fâcheux. Or, l’espoir ne me sert habituellement à rien; les concepts les plus improbables et excentriques conçus par mon imagination fertile sont encore bien loin d’être satisfaisants. Dans chaque nouvelle création de mon esprit se loge un problème insurmontable, et comparé à mon talent imaginatif, que peut bien valoir la très restreinte réalité? Là réside un problème d’un tout nouvel ordre, l’espoir prend ici une ampleur éthérée. Et si, justement, le contact concret de la réalité était plus assouvissant que n’importe quel rêve chimérique? L’authentique réalité est peut-être le plus irréel de tous les desseins. Après tout, il est le seul que je n’arrive pas à imaginer.

«Dans un état maladif, les rêves se distinguent souvent par un relief, une intensité extraordinaires et par une extrême ressemblance avec la réalité. Il arrive que le tableau qui se compose ainsi soit monstrueux, mais le cadre et tout le processus de représentation sont alors à ce point vraisemblables et les détails si subtils, si inattendus, en même temps qu'ils correspondent si artistement à l'ensemble du tableau, que le rêveur lui-même serait bien incapable de les inventer à l'état de veille., fût-il un artiste comme Pouchkine ou Tourgueniev. Ces rêves, ces rêves maladifs laissent toujours un souvenir durable, et agissent fortement sur un organisme ébranlé et déjà surexcité.» 

Dostoïevski, Crime et Châtiment




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